NOTE DE VOYAGE — SMITHSONIAN INSTITUTIONS, OCTOBRE 2024

FR.

Dr. Lucie Mbogni Nankeng

post doctorale researcher “Reconnecting object” https://reconnecting.art/

Centre des cultures marron et lessa’art Kids academy https://lessaa.org/   

Sources: images Lucie Nankeng, le 6 octobre 2024 à Washington DC/Smithsonian Institutions/National Muséum of Africain Art.

INTRODUCTION 

Du 5 au 18 octobre 2024, j’ai eu l’honneur de participer à un programme d’échange exceptionnel organisé dans le cadre du Cultural Heritage Forward, une initiative du Smithsonian Institution. Ce programme rassemble des experts du patrimoine culturel et des communautés d’origine pour réfléchir ensemble aux nouvelles pratiques muséales et aux questions liées à la restitution des objets culturels. L’édition d’octobre 2024 de ce programme réunissait une cohorte internationale composée de collègues du Nigéria, du Cameroun, de la Nouvelle-Zélande et du Vietnam, permettant ainsi des échanges interculturels riches et diversifiés, en plus avec les Membres du gouvernement d’État américain et l’équipe plurielle du Smithsonian Institution. Ma participation à cette première rencontre physique à Washington D.C. en tant que membre expert du patrimoine culturel et de la liaison permanente avec les communautés locales s’est finalement cristallisée autour de la collection d’œuvres camerounaises dans le Musée national d’Art africain, et surtout sur la question de la statue reliquaire Byeri, un artéfact sacré et rituel des Fangs du sud Cameroun, « vallée du Ntem », présent dans l’exposition publique. Il s’agissait aussi d’explorer la notion d’intendance partagée dans les musées contemporains et d’étudier comment rendre opératoire ce concept dans l’examen des collections muséales actuelles. Une belle et dynamique équipe du Smithsonian était à la coordination de ce programme d’échange et elle nous a reçus merveilleusement bien, au point que nous avions simplement envie de rester pour poursuivre les conversations. Je leur dis encore merci et allons de l’avant ! »

Source : images de LIZ Et de DUNG, le 18 octobre 2024 à Washington DC.

LE RELIQUAIRE BYERI : UN HÉRITAGE SPIRITUEL ET CULTUREL

La statue reliquaire Byeri, qui occupe une place centrale dans les rituels des peuples Fang qu’on retrouve géographiquement entre le Cameroun, le Gabon, le Congo, et la Guinée équatoriale, représente plus qu’un simple objet culturel : elle incarne la connexion spirituelle entre les vivants et les ancêtres. Sculptée de manière anthropomorphe, elle sert d’intermédiaire entre les deux mondes, guidant et protégeant la communauté. Pour les Fangs du Cameroun, cette statue est un lien vivant, dont la présence et la protection assurent le bienêtre collectif. L’accès à la statue est strictement réservé aux initiés, afin de préserver sa dimension sacrée et spirituelle. Le déplacement de cette statue en dehors de son contexte originel a profondément affecté la communauté fang, et sa présence dans les musées étrangers peut susciter des questionnements sur sa trajectoire historique, son identité actuelle et métamorphosée, ainsi que sur la manière dont ces objets sacrés doivent être gérés, respectés et, éventuellement, restitués.

LE PROGRAMME CULTURAL HERITAGE FORWARD:

UN ESPACE DE RÉFLEXION SUR L’INTENDANCE PARTAGÉE

Le programme Cultural Heritage Forward, auquel j’ai participé, visait à rassembler des experts et des praticiens du patrimoine de divers horizons pour engager une réflexion commune sur des enjeux cruciaux comme la gestion partagée du patrimoine culturel dans une éthique de la relation. Ces échanges ont permis d’approfondir la compréhension des enjeux contemporains de la muséologie, notamment la manière de repenser la restitution des « objets » culturels pris hors de leur contexte originel, ainsi que la mise en place de nouvelles pratiques d’intendance partagée.

La question de l’intendance partagée, en particulier, a été au cœur des discussions, visant à dépasser les modèles traditionnels où les musées gèrent de manière unilatérale les objets culturels, leur donnent une nouvelle identité et de nouveaux sens sans tenir compte des communautés qui les ont produites. Ce modèle innovant cherche à inclure les communautés d’origine dans la gestion et la préservation de leur propre patrimoine, en favorisant un dialogue permanent et en reconnaissant les droits culturels des peuples. Cela inclut la participation active des communautés dans les décisions relatives à la restitution et à la conservation des objets, ainsi que l’intégration des savoirs traditionnels dans les pratiques muséales modernes.

LES ÉCHANGES AVEC LES COMMUNAUTÉS CAMEROUNAISES ET SURTOUT LA COMMUNAUTÉ FANG :

UN PROCESSUS ESSENTIEL

Pendant et après cette rencontre, j’ai eu l’occasion de discuter avec des collègues d’horizons variés et d’engager un dialogue avec les autorités culturelles et traditionnelles du Cameroun (Bamendjinda, Bamendjo, Babété, Bamendjou, entre autres), et surtout des Fangs, dont le chef supérieur, Sa Majesté Mvondo (avec les collègues de la team Cameroun de la cohorte). Ces échanges ont été essentiels pour comprendre les sensibilités et les enjeux autour des objets cultuels ou rituels, ou des objets/sujets spoliés, achetés ou échangés, et en circulation hors du continent africain depuis la période coloniale, parmi lesquels la statue Reliquaire Byeri. Au cours des échanges avec Sa Majesté Mvondo et la team Cameroun, il a exprimé sa surprise et son incompréhension quant à la présence de la statue au Smithsonian. Il a également salué l’initiative de restaurer les liens avec cet artéfact sacré et les communautés d’origine. Il a souligné que la statue représente bien plus qu’un simple objet : elle incarne l’esprit des ancêtres et la continuité culturelle fang.

Ces discussions ont permis de poser les bases d’un processus de questionnement sur une histoire partagée et des relations futures qui ne se limiteraient pas au retour physique de la statue et des objets déplacés hors de leurs communautés d’origine, mais qui impliqueraient également un engagement plus profond des communautés dans la gestion et la protection de leur patrimoine. L’intendance partagée se matérialise ici par une approche inclusive et respectueuse des cultures locales, permettant aux communautés d’être actrices de leur propre histoire et de la gestion de leurs objets sacrés dans et par les musées.

LES QUESTIONS DE RESTITUTION ET D’INTENDANCE PARTAGÉE

Un premier acte symbolique a été réalisé pendant mon séjour et le déroulement du programme d’échange en présentiel à Washington D.C. : la statue Reliquaire Byeri a été retirée de son exposition publique au Musée national d’Art africain du Smithsonian par la team Cameroun, constituée des Dr Rachel Mariembé, Lucie Mbogni Nankeng, et des Dames Benis Nchang et Paule Dassi, en collaboration avec l’équipe de ce musée.

Cependant, plutôt que de la retourner directement à son environnement originel, la figure du Reliquaire Byeri a été placée dans la réserve de ce musée et un processus administratif a été engagé par les responsables du musée pour s’assurer de la poursuite des activités de recherche autour de cette pièce sensible et de bien d’autres œuvres de la collection Cameroun. Ce geste marquait ainsi la présence/absence de l’artéfact dans le musée et ses collections, et son rôle sacré et non exposable au public non initié. Ceci a été conçu comme une reconnaissance de la figure du reliquaire Byeri en tant qu’entité spirituelle toujours vivante et centrale dans la communauté fang, tout en marquant une étape vers sa restitution ou son intendance partagée.

Ce processus va au-delà du simple rapatriement physique de la statue, mais implique également une reconnaissance de la gestion partagée de cet objet sacré et de l’implication des communautés dans sa préservation et son respect. Cela pourrait inclure des protocoles de conservation développés en collaboration avec les communautés d’origine, ainsi que la mise en place de nouveaux espaces muséaux qui reflètent ces partenariats. Un texte collectif de la team Cameroun a été conçu pour justifier auprès du public la raison de ce retrait de la figure du reliquaire Byeri de l’exposition publique. Une nécessité de la recherche de provenance liée à cet artéfact et à bien d’autres objets de la collection a également été bien précisée par la team Cameroun aux responsables du musée et nous sommes heureux des développements en cours allant dans ce sens.

Source : images Lucie Mbogni Nankeng, le 15 octobre 2024, exposition publique de la figure du reliquaire Byeri au musée national d’art Africain/Smithsonian

Source : images Lucie Mbogni Nankeng, la figure du reliquaire Byeri déplacée vers la réserve du musée national d’art Africain/Smithsonian par l’équipe du musée et la team Cameroun.

UN MUSÉE APAISÉ :

VERS UN AVENIR DE RÉCONCILIATION ET DE RESPECT MUTUEL

Ce programme d’échange au Smithsonian a permis de remettre en question les pratiques muséales traditionnelles et de promouvoir un modèle de gestion plus respectueux et inclusif. Il a aussi permis de constater que les musées, loin d’être des espaces de conservation fermés, peuvent et doivent devenir des lieux d’échange, où les cultures d’origine ont leur place et où la réconciliation et la reconnaissance des droits culturels sont primordiales. L’intendance partagée et la restitution ne sont pas uniquement une question de retour d’objets, mais aussi un moyen de promouvoir un respect mutuel et de réparer les injustices historiques.

CONCLUSION

EN CONCLUSION, cette expérience, enrichie par les échanges avec des collègues du Nigéria, du Cameroun, de la Nouvelle-Zélande et du Vietnam, les Membres du gouvernement d’État américain et l’équipe du Smithsonian Institution a permis de poser les bases d’un avenir muséal plus juste et plus respectueux des droits des communautés d’origine. Grâce au programme Cultural Heritage Forward, nous avons ouvert un espace de réflexion sur la manière dont les musées peuvent participer à la réconciliation et à la préservation du patrimoine culturel dans un monde globalisé.

Source : Image de LIZ, le 17 octobre 2024 à Washington DC.

Source : Image de Lucie Mbogni Nankeng, le 7 octobre 2024 au musée national d’art africain/ Simthsonian/ Washington DC.

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