EXPOSITION-WORKSHOP RECONNECT

DU 18 AU 28 FÉVRIER 2023 À DSCHANG-CAMEROUN

Thème : « Reconnecter Les Objets, Les Savoirs Et/Avec Les Sujets »

Dr MBOGNI NANKENG LUCIE

QUE RETENIR ?

Par le Dr LUCIE MBOGNI NANKENG (Université de Dschang)

COMMISSAIRE GÉNÉRALE DE L’EXPOSITION

1. De la connexion à la re-connexion !

Re-connecter est un concept qui charrie des charges épistémiques, symboliques et socioculturelles profondes. Il s’agit de remettre ensemble ou en relation quelque chose, de rejoindre les morceaux d’une situation ou de créer des espaces de liaison et de mélange. 

Le préfixe « re » dans re-connection exprime explicitement l’idée d’une rupture antérieure, d’un détachement ou d’une fracture selon les régimes d’historicités dont les archéologies actuelles voudraient rétablir les liens. Cela suppose un moment de connexion préalable dans une triple dimension (objets-savoirs-sujets), dont le processus de déconnexion s’est opéré et dont les actions présentes tentent de reconnecter. Cette volonté de réarticulation des liaisons anciennes connote l’idée d’un passage de témoin intergénérationnel. 

Ainsi, comment et pourquoi reconnecter ou transmettre? Avec quoi/qui?  Que reconnecter ou transmettre ?  Ce questionnement interpellateur fixe le périmètre dans lequel cette exposition- workshop s’est inscrite et est au fondement de cette rencontre où la polyphonie artistique, scientifique et le frottement des intelligences plurielles ont résonné pour jeter les bases des épistémès capables de féconder des énergies nouvelles face aux réalités du présent et aux ambitions de l’avenir.

En effet, face à ses plus grands enjeux et défis actuels qui imposent la nécessité de sa réconciliation avec les mémoires déconnectées à un moment de l’histoire et du questionnement des épistémés et des idéologies coloniales pour dégager les possibilités du futur, l’Afrique actuelle bouillonne. Ce bouillonnement interne, couplé aux grands débats internationaux autour des questions de restitution du patrimoine africain spolié pendant la colonisation et gardé dans les musées en occident, et de la décolonisation de ces musées, génère un écosystème aux multiples réalités empiriques et aux imaginaires créatifs qui interpellent et méritent que l’on s’y approche et que l’on s’y attarde.

C’est dans cette écologie de la mémoire et à partir des enjeux du moment que cette exposition- Workshop s’est opérée, adoptant une logique de redécouverte et de réexamen des diverses possibilités tel que proposé par J.M. Ela (1998)[1], pour penser à partir du village en Afrique.

2. De l’écologie des espaces et des sens !

Comment et pourquoi re-connecter ?

L’unanimité autour des objets en actions permanentes dans les espaces publics (après des initiations secrètes) et non derrière des vitres est presque acquise dans l’Afrique ancienne. Le caractère communautaire au fondement des sociétés accorde une place importante aux « objets », synthèse d’une variété d’informations spirituelles et sociales, et en contact permanent avec les sujets dans des espaces publics ouverts (place de marché ou du village, carrefours, espaces à palabre, sanctuaires, cases du peuple…).

Reprenant cette approche propre aux sociétés anciennes, dynamiter symboliquement les frontières murales des musées (bâtiments), pour laisser l’art et ses immatérialités aller vers les publics pour qui il est produit prend tout son sens. La parole a ainsi été donnée aux artistes et théoriciens, de qui émane généralement toute transformation sociale, pour leur laisser dire eux-mêmes à partir de leurs contextes et de leurs revanches désormais opératoires (Olivier de Sardan, 2021)[1] ce qu’ils pensent des restitutions, des re-connexions et de la transmission du patrimoine africain absent et présent sur le continent.

L’objectif de cette rencontre était de penser les bases opérationnelles du changement social à partir du dialogue entre les savoirs anciens, l’art contemporain et la science, ou plus exactement de convoquer la pluralité des approches artistiques, les divergences théoriques et conceptuelles, des écarts et des frottements, susceptibles de générer des transformations et des changements autour d’un idéal de perception, de transmission et d’imagination du présent et de l’avenir.

À partir des exemples tirés des Grassfields, il était question de montrer les formes de résilience que l’Afrique a développée pour ne pas totalement périr culturellement. Partant des flammes du passé, se réchauffent et se créent de nouveaux imaginaires dans le milieu artistique et culturel Grassfields, non pas dans une volonté de rejouer l’Histoire en reconquérant un passé qui serait subliminal et essentialisant, mais pour s’inscrire dans la logique de se défaire des interprétations, des préjugés (au sens Hegelien du terme)[1], des descriptions, des constructions mythiques que l’Occident colonisateur a bâtis de l’Afrique en général et de ses cultures en particulier, pour la laisser dire elle-même, par elle-même et pour elle-même ce qu’elle est.

Pour se faire, l’approche par les arts et les sciences nous semble prometteuse, car « on ne peut séparer l’art de la réalité sociale, politique, et culturelle des pays. Il joue aujourd’hui un rôle fondamental dans la société, dans la réorganisation du tissu social qui a été décousu par la mercantilisation et la violence » (Guilherme, sd, sp,). Cela implique le recours aux savoirs anciens à partir desquels les contenus actuels se créent, le recours aux pratiques spirituelles, aux expressions culturelles, aux marqueurs de sens et à son rapport à son patrimoine historique, souvent fortement transformé et engagé dans des échanges avec une société en pleine ébullition.

Se proposant d’être une courroie de transmission d’informations intergénérationnelles, mais aussi multidimensionnelles, cette rencontre avec les artistes, les artisans, les chercheurs, les lieux patrimoniaux, les lieux de création et les détenteurs des savoirs anciens, était susceptible de féconder les énergies et de proposer des ouvertures vers un futur qui soit en accord avec les valeurs d’antan, mais aussi avec les aspirations des temps présents.

En plus des croisements des matérialités et des sens autour de l’idée de reconnexion par le biais de l’art contemporain, son approche performative du musée vers l’espace ciel ouvert, voudrait tenter symboliquement de fragmenter les frontières murales des musées pour laisser les objets et leurs charges immatérielles aller vers les populations et faire communauté avec elles et avec les ailleurs.

En plus, en mettant l’accent sur le rapprochement entre la création contemporaine et le patrimoine qui associent esthétisation et valeurs symboliques dans une approche cyclique et enchevêtrée entre passé, présent et futur, la nécessité d’engager la réflexion autour de l’existence actuelle et future en prenant à témoin les communautés et leur patrimoine extra-muros s’est imposée. Repenser un concept muséographique pluriel qui revitalise à la fois l’art, la culture, et l’histoire dans une perspective de transmission vivante des savoirs habitait cet espace d’exposition.

Par une démarche expérimentale, transformative et collaborative, cette « forge » se voulait interpellatrice et capable de créer des formes et des intelligences pour dire le monde à venir en rendant la vie présente plus intéressante que l’art (Robert Filliou, Benedicte Maselli, 2020)[1]. L’ambition est donc de panser les transmutations et penser les possibilités d’avenir à partir de ces cendres au sens Mahlerien du terme ( Gustav Mahler)[2].

3. Une Identité Artistique Et Sommative :

Le Logo

LOGO reconnect

Le logo Reconnect qui est l’identité artistique de cet évènement est une œuvre de l’artiste Natural Mystik, combinant une multitude d’informations. De sa forme hexagonale centrale représentant l’abeille qui est un archétype du matriarcat africain et du bâtisseur, à la combinaison stylisée de la tortue (symbole de la sagesse, de l’ancêtre donc de la mémoire), ce logo invite à la vigilance à travers un œil central. 

La dualité et l’ambivalence de l’existence et de l’être (bon/ mauvais, noir/blanc), ainsi que la continuité et l’interconnexion entre passé-présent futur, sont matérialisées par la forme bicéphale. Il invite donc à la reconnexion profonde, s’inspirant de l’environnement actuel pour construire un imaginaire du futur qui jette les bases de notre élévation. Cette conceptualisation du logo rentre dans un concept global de l’exposition articulé autour de la reconnexion et de la transmission extra murale.

L’exposition-workshop Reconnect ambitionnait donc de fragiliser les frontières des musées qui s’activent et s’établissent progressivement dans nos villes et villages, pour laisser l’art et ses immatérialités communiquer avec les publics pour qui elle est produite.

4. Se Re-Connecter Et Faire Communauté

L’exposition/workshop « Reconnecter les objets, les savoirs et/avec les sujets » a été un moment de mise en commun des énergies des perspectives dans un sens de co-production des savoirs et des possibilités du futur. De la métaphore du vautour à l’entrée de l’exposition mise en scène à travers l’art plastique de Marios Kenfack, la transmutation et le travail créatif des différents artistes sur tout le parcours de l’exposition ainsi que les arts vivants à travers les performeurs (André Takou Sa’a, Natural Mystik, Tombé franklin, Hector Frandrin, ), ce moment de rencontre entre l’ art, la culture et la science a montré comment faire société et comment la synergie des actions est capable de faire un tout monde au sens de Felwine Sarr.

La résonnance entre les divers travaux des artistes et leur volonté commune de mettre leurs univers créatifs au service de la société se sont manifestées.  Le rapport à la culture et au patrimoine historique a constitué l’étalon sur lequel il semble intéressant de s’appuyer pour imaginer des musées du futur. Le travail collaboratif reconnu aux artistes a commencé depuis les étapes de production dans des ateliers et les séances de restitutions préparatoires de l’évènement, exprime la nécessité d’une co-construction des savoirs à partir des réalités du présent, du dialogue des générations, des sensibilités et des temporalités.

La présence et les interactions avec des enfants (ceux du club art kids Lessa’a) rejoint une note d’espoir et ce communautarisme tourné vers l’avenir que nous souhaitons adresser et passer à nos publics témoins. En tant qu’héritiers des mémoires et futurs témoins de l’histoire, la présence et la participation active des enfants rejoignaient ainsi l’ambition de faire dialoguer les régénérations et d’assurer la transmission utile et durable. La présence des fo’o, reines, notables et patriarches (le pouvoir traditionnel), des Administrateurs (le pouvoir politique) et des enseignants et Chercheurs (pouvoir intellectuel) participait à l’idée de faire la circulation de l’information et de négocier l’effet multiplicateur à travers leurs soins.

Sous l’assistance théorique et conceptuelle du Dr Lucie Nankeng pendant des années pour certains (Marios Kenfack, Sidoine Yonta et Ines Kendjio) et  une collaboration  très serrée pendant des mois pour les autres (Stévie Dounala, Tombé franklin, Hector Flandrin, Majesté Natural Mystik, André Takou Sa’a, Yannicko, Jasmin Sanjouang et les groupes de danses patrimoniales kana’a et les gardiens des traditions du Tchad), ce collectif d’artistes s’est formé et s’est soudé autour d’un même idéal de retour aux sources, de reconnexion et de transmission de notre patrimoine historique et culturel à partir des pesanteurs et des imaginaires du présent et des ambitions du futur.

5. Se Re-Connecter A Travers L’art Contemporain Et Prospectif

L’approche artistique adoptée pour cette phase expérimentale de re-connexion semble intéressante en ceci que l’art ne surcharge pas l’intellect qui s’en approche, mais il séduit, émerveille, électrise et engage.

Elle est prometteuse, car elle crée des espaces mentaux susceptibles d’engager de nouveaux élans porteurs d’énergies positives. 

Elle incite au questionnement sur la portée potentielle des gestes et des créations et traduit la manière dont les artistes sentent et vivent les réalités de leur société. Comme nous l’enseigne Mbog Bassong[1], l’art africain est expiateur, il sert à aider la société à questionner et à travailler les traumatismes dont elle est victime.

C’est partant de ces postulats que l’exposition-workshop « Reconnecter les objets, les savoirs et/avec les sujets » se proposait d’être un espace d’enchevêtrement des savoirs, des arts, des sciences et des cultures dans une perspective cyclique qui connecte le passé au futur à partir des dynamiques et des imaginaires créatifs du présent. La parole a été ainsi donnée aux acteurs locaux de faire résonner leurs sensibilités prospectives sur les questions liées à leurs régimes d’historicités et leurs rapports à leur patrimoine.

L’approche par l’art contemporain rejoint une volonté de se positionner entre tradition et modernité, ou plus exactement entre l’ancien et l’actuel, pour penser l’avenir en mettant l’accent sur les mouvements et les réarticulations permanentes que l’on reconnait à toute société humaine. Loin de l’objectification et de l’essentialisme, il s’agit simplement de trouver des points de repère à partir desquels la société se repense, se rapproche de ses avant-gardes et travaille son rapport aux musées et au musée.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=FTb24V55G64 et Sociologie africaine : paradigme,  valeur et communication

6. Se Re-Connecter À Partir D’un Parcours

Le parcours de l’exposition reconnect a été une co-construction de l’architecte Dzubang, de la commissaire Dr Lucie Nankeng et du critique d’Art Poundé Réné.

DZUBANG

L’architecte Dzubang Joseph

Critique D’art Poundé Réné

Critique D’art Poundé Réné                          

À l’entrée de l’exposition, une sculpture de Puteuh  (langue Yemba) « main droite », « lion » représentant le gardien et protecteur des lieux, à côté d’une ruche d’abeille Ngnwa’ symbole de l’écriture, de la mémoire et de la communauté, du vivre ensemble et donc du matriarcat africain, accueillaient le visiteur.

Deux régimes de noix de raphia Tchakum symbolisant la fertilité et la lumière ainsi que l’ascension tant sociale que spirituelle s’associaient à cet ensemble pour tisser le fil  Keuhtu qui interconnectait toutes les articulations du parcours. Symbole de la spirale de l’univers, mais aussi du cordon ombilical qui permettait d’ancrer le visiteur dans la substantifique moelle de l’exposition, le fil permettait de le reconnecter à lui-même ainsi qu’à la mémoire ancestrale tapi dans son ADN

L’artiste Marios Kenfack

L’artiste Marios Kenfack se mue en vautour et en hyène, emblème du matriarcat africain et représentation métaphorique de la Mafo’o, pour inviter à la transmutation profonde de notre société.

Dans cette collection, l’artiste fait usage de mégots de cigarettes, des cartes mères d’appareils électroniques usagers, des morceaux de plastiques et autres matériaux hétéroclites.

Collection Tam « Vautour » de Marios Kenfack

La suite de cette invitation plonge la scène dans un imaginaire où se consommaient les contradictions et les frottements dans la chefferie avec le chef et ses notables.  

La collection Tseuh « nez », « nom » meublait le palais royal de ses entrelacements à l’image des sinusoïdes qui, sur l’électroencéphalogramme, indiquent la vitalité de l’être. Les animaux sacrés cachés en toile de forme, représentaient les archétypes totémiques principaux associés à la royauté et dont celle-ci tire sa puissance et sa vitalité.

La collection Tseuh « nez » de Marios Kenfack

La cour royale constituée des différents « notables » ou « ministre » acquis à la gestion du village et mise en scène par l’installation de la salle Manu Dibango,  matérialisait l’équilibre du village. Ces figures sont des incarnations des principes fondamentaux régissant le fonctionnement de l’univers dont le village n’est que le microcosme du macrocosme. 

Nku’Ne « mystère », « l’insaisissable » est le nom de l’officiant acquis aux sociétés secrètes, à la purification du village, ainsi qu’à la guidance et la protection spirituelle de celui-ci. Il absorbe le chaos qu’il transmute en ordre d’où sa coloration noire.  

Shu mbong « le chanceux » est l’image de la divinité Egyptienne Hapy garante de la fertilité du village sur tous les plans, de la fertilité des terres comme celle des mères et des pères ; il incarne l’abondance.

À Juu Shu « miroir » représente la figure du « chasseur », personnage que les mythes africains placent à la genèse des civilisations. Il incarne en miniature tous les différents archétypes de base constituant le village dont il est le reflet.

Nkii « charbon », « braise » est le nom que porte le roi dans son aspect nocturne ou lunaire et aussi dans son aspect guerrier. Pour chasser les ténèbres, le chaos, le roi doit lui-même se faire ténèbres, tel un feu de brousse qui libère la forêt du gui et permet à celle-ci de prendre un nouveau départ, de se régénérer ou de renaitre.

Kia « briller », « raphia » est le nom que porte le roi dans son aspect diurne. Tel le soleil qu’il incarne, il organise le village et veille au respect des principes fondateurs et agissants qui concourent à l’équilibre social et à l’ascension tant matérielle que spirituelle.

Soktum « courage » issu de sok « laver », « purifier » et de tum « intérieur » est le nom que porte la guérisseuse. Incarnation de la divinité Egyptienne nommée Sekhmet de nos jours, elle a pour mission de conduire avec courage la bataille contre la maladie dont elle doit triompher afin que le village soit en santé.

Être roi c’est avant tout être souverain de soi-même, apprendre à dompter ses pulsions, ses instincts et ses émotions. En somme, il doit dompter son léopard intérieur pour atteindre la sagesse, condition d’élévation vers l’illumination. C’est ce parcours initiatique que nous retraçait la collection Nze Le Fo’o.

Après l’installation de la salle Manu Dibango et au-delà, le visiteur s’est frotté à un désordre conceptuel qui matérialisait le chaos systémique dont certaines de nos chefferies et notre société sont victimes.  

Malom « araignée » composée de ma « mère » et lom « cuire », « préparer ». Animal totémique majeur, elle est la patronne des tisserands, des coiffeuses, mais aussi des scribes.

À l’image d’Anansi des mythologies Ashanti, elle incarne la connaissance profonde cachée derrière les signes, les symboles et les différents motifs de géométrie sacrée que représentent les coiffures. Elle introduit et centralise l’univers des archétypes et des  symboles plastiquement représentés par Ines Kendjio et les coiffures de Stévie Douanla.

Inès Kendjio

Dans son travail monté à base de pigments naturels (calcaire, argile, charbon et bien d’autres médiums, Ines Kendjio interpelle à l’initiation aux archétypes à travers la représentation plastique des signes et symboles Grassfields.

En effet, Ines articule une représentation spéculative et expérimentale d’une nouvelle écriture picturale et symbolique pour tenter avec son équipe de l’association lessa’a, une aventure de conceptualisation initiatique et textile des signes et symboles archétypaux grassfields.  Des signes anciens peints sur toile avec des pigments naturels, aux signes expérimentaux en conception et tissés sur toiles, l’artiste utilise ses créations pour reconnecter les flammes du passé aux réalités contextuelles et adresser l’utopie du futur.

Collection Kete (Signes et symboles Grassfields) de Inès Kendjio

Stevie Douanla

Cette refondation progressiste s’est accompagnée d’une nouvelle coiffure, élément d’identification et de connexion aux archétypes et aux éléments du cosmos. En effet, la représentation plastique de la coiffure africaine faite par l’artiste Stevie Douanla articulait la valeur symbolique de la coiffure dans les sociétés grassfields anciennes qui, au-delà de l’aspect esthétique, construisait un narratif bien précis.

L’initiation à ces codes langagiers devenait nécessaire au décodage et à la compréhension du message transmis au travers de la coiffure. De l’esthétisation du corps à travers le tissage des cheveux, à la transmission des savoirs et des messages codés, cette création plastique voudrait aller au-delà de l’impact visuel pour explorer les charges symboliques et les représentations immatérielles traduites dans les formes et les styles de tissage des cheveux et d’autres coiffures.

Il s’agit d’une invite à retravailler notre regard contemporain sur soi et sur les autres, ou de repenser notre rapport à la société actuelle et nos réponses aux exigences du futur qui dépendent de notre capacité de précision et notre capabilité à rendre profond notre regard.

Collection « Tchounté » (Symbolique des Coiffures africaines) de Stevie Douanla

Sidoine Yonta

La Figure du Forgeron ou Talom était ainsi photographiquement représentée par l’artiste photographe Sidoine Yonta pour imaginer le réexamen symbolique des transmutations sociales. En tant que créateur des sens, des gestes, des matériaux et des éléments agissants dans la société, le talom est au fondement des sociétés grassfields.

 

Talom

Au-delà de l’image et du visuel, sa représentation à travers la collection de l’artiste Yonta invite à dépasser le seuil de l’image, du visuel et du subliminal pour percer le mystère de la création et imaginer des possibilités du réel et du construit. 

Comment à partir de l’existant et de l’imaginaire il est possible d’inventer ou de forger le présent et l’avenir ?

Ce travail dépasse la vision nostalgique ou statique d’un métier à reconquérir, pour adresser l’invitation à repenser le devenir des sociétés actuelles en s’appuyant sur la nécessité de passer à la forge et de travailler le fer métaphorique pour créer de nouvelles formes et de nouveaux sens. Dans une approche dynamique, ces images synthèses, retracent le parcours de la forge, de la création jusqu’aux usages, pour permettre une immersion dans les profondeurs de l’imaginaire et la diversité des possibilités qui en résultent.

La reconnexion et les utopies muséographiques du futur en Afrique devraient donc se forger dans un sens de dialogue entre retours aux sources- créations matérielles et mentales- projections.

Collection « Talom » ( Forgeron dans les sociétés Grassfields ) de Sidoine Yonta

Kouna

Emblème totémique de la ville de Dschang dont le nom renvoie aux « problèmes », le porc était aussi l’animal totémique associé à la collection Lizim « renaissance ».

Moment fort de l’exposition, Dschang « problèmes » faisait écho à Dschang « prison », mais aussi à Dschang « matrice ». De la liberté vers la liberté, la matérialisation de l’espace carcéral exprimait symboliquement une déconnexion de soi et un enfermement dans un univers mental exogène, susceptible d’étreindre et d’absorber. À l’image d’une période de gestation féminine et de maturation après laquelle la naissance ou la renaissance est possible, ce « la’akam » représentait un lieu de privation et de transformation au sortir duquel une nouvelle vie se rend possible. Cet espace renforce donc le concept de ‘re-connexion qui suppose une déconnexion préalable.

collection Lizim « renaissance »

Tseuh Shyeu

Pour que la reconnexion soit féconde, il fallait qu’elle débouche sur un dépassement marqué par une absorption des valeurs ancestrales, une gestation intellectuelle suivie d’une proposition ou d’une ouverture créative vers de nouveaux horizons de la pensée : une pensée innovante, connectée dans la continuité.

C’est en cela que les collections Tseuh Shyeu « hippopotame » nous ont aidé à effectuer la traversée des eaux du destin, du passé vers le futur au travers de signes et symboles nouveaux ancrés dans la pensée philosophique ancestrale.

Collection Tseuh Shyeu ( les symboles du Verseau) de Inès Kendjio

Po Zo

Emblème totémique de la Menoua, l’aigle trônait aux cimes de la reconnexion. Visionnaire, il s’appuyait sur la case des enfants en bambou de raphia aux couleurs contemporaines, mais au visage de masque d’éléphant symbole de la mémoire et de la transmission par l’expérience.

Il s’agissait ici de se souvenir qu’au-delà des mots, la reconnexion est un geste, un enseignement à l’endroit des enfants pour en faire des bâtisseurs visionnaires.

Collection Po zo « les enfants de demain » du Club Lessa’a Art Kids

Visiter les régimes d’historicités et les temporalités

 

Cet évènement voudrait donc faire un chemin qui visite les régimes d’historicités et les temporalités pour remonter la réalité de la connexion antérieure et les possibilités d’une re-connexion actuelle en dialogue avec l’histoire présente et interconnectée aux réalités d’ailleurs. À travers les arts vivants, les performances des différents artistes ont interpellé et engagé la réflexion des publics très mélangés à travers les titres comme :

  • « listen to me » de André Takou Sa’a
  • « Free Africa » de  Sa Majesté Fo’o Atemkeng (Natural Mystik)
  • « Je viens de loin » de Hector Flandrin
  • Les contes bi-générationnels de Tombé Franklin

  • La performance du Sanzaphoniste Jasmin Sanjouang

  • Animateur des sculptures et batteur Alex Njambou

  • La musique urbaine et la transmission intergénérationnelle de l’artiste Yanicko
  • La danse patrimoniale « kana’a »

  • Les gardiens de la tradition du Tchad

7. Que retenir des 10 jours de l’exposition-workshop ?

Selon les différents discours du public mélangé et les interventions des participants aux tables rondes, il pouvait se dégager une certaine nostalgie. Nostalgie face à une civilisation en perte de repères et à reconquérir pour certains, nostalgie d’un passé qui avait sans doute son mérite et qui a électrisé d’autres civilisations ailleurs et parfois hors du continent pour d’autres.

Cependant, il s’est dégagé dans l’ensemble et de façon un peu plus générale, une réelle volonté de penser à l’avenir de notre culture, de notre patrimoine historique, de nos savoirs et techniques et de notre rapport avec les ailleurs, en s’inspirant du passé comme base et fondement d’un présent et d’un futur prometteur.

Épousant ainsi les objectifs de cette exposition-workshop, un réel désir de se départir des préjugés, des fantasmes et des traumatismes liés à la colonisation et d’envisager l’avenir à travers un flash qualitatif et sélectif dans le passé comme base sur laquelle se co-construit le réel et le possible à partir des expériences du présent s’est dégagés de ce moment. L’un des éléments expérimental et finalement acquis dont peut se targuer cette exposition, c’est d’avoir animé musicalement des sculptures exposées.

Associant l’ouïe au visuel, l’artiste Musicien Alex Njambou s’est mué en parolier ou en griot pour donner la parole à la collection Nu Ndzem de Marios Kenfack.

Selon les retours et les revendications de continuation venant des publics en rangs, âges, origines, résidences et qualités confondues et à travers divers canaux d’archivage, cette exposition a semblé constituer un moment de déclique au cours et après lequel, la reconnexion se réclame et le processus réflexif autour de notre présence au monde et de notre rapport à notre patrimoine s’exprime avec acuité comme le témoigne quelques extraits suivants tirés du livre d’or.

Il n’est donc plus question désormais de trouver en la colonisation la source de tous nos malheurs, mais de dépasser cette réalité pour construire le présent à partir de la sélection du passé résilient et même absent sur le continent. Les postulats de base sont en train de se valider avec la multiplication des appels à la prolongation de cette exposition et surtout les réclamations de l’itinérance de l’exposition qui est de nature à donner la possibilité aux autres publics hors de Dschang de se laisser habiter ou de profiter de ces valeurs matérielles et immatérielles portées par ces créations. Ceci est d’autant plus vrai que même le jour du démontage de l’exposition et même des jours après son démontage, le public continuait à, se bousculer sur le site pour communier et communiquer avec les œuvres.

De plus, il s’est dégagé de cette exposition-workshop la nécessité de repenser les questions des musées et des expositions au Cameroun ou en Afrique depuis l’exemple de Dschang.

En fait, depuis le Musée des Civilisations dont le dispositif scénographique et le politique de gestion est calqué sur le modèle occidental, l’exposition s’est déployée dans l’espace ciel ouvert de l’alliance Franco Camerounaise où, une multitude de Musées se côtoyaient. Ceci est à notre sens très pertinent, car chaque articulation de l’exposition et chaque performance vivante englobaient des charges matérielles et immatérielles aussi bien que chaque élément convoqué dans celles-ci. À ce titre, il est important de parler des musées vivants dont la position sur la place publique facilitait le contact permanent, libre, gratuit, avec ou sans bruits, et le dialogue avec le public.

Le fil multicolore qui reliait les articulations du parcours et les toiles entre elles matérialisait visuellement et symboliquement la re-connexion portée par l’évènement. Symbole de notre ADN culturel, ce fil permettait de vivre l’idée de connexion et finalement de l’interconnexion entre les humains sans frontière ni discrimination aucunes.

Les Temps Forts de l’Exposition

1. Le Vernissage

2. Les Enfants Du Club Lessa’a Art Kids

3. La Visite De L’ambassadeur Francais…

En charge de la coopération internationale dans le domaine du patrimoine 

S.E. Martinez , M. Lorvo et Sidoine Yonta Dans l’espace du Talom (Forgeron)

E. Martinez dans l’espace de Stevie Douanla et Inès Kendjio

M Lorvo et Marios Kenfack

4. Les Autres Visites

a – La visite du Recteur De L’université De Dschang

b  – La visite du  Délégué Des Arts Et De La Culture De La Menoua

5. L’Equipe Reconnect Internationale

8. Notes

1 –  Jean-Marc Ela Innovations sociales et renaissances de l’Afrique Noire. Paris, L’Harmattan, 1998, PP.145.

2 –  Olivier de Sardan, La revanche des contextes, 2021

3 –  Hegel et sa conception de l’Afrique comme un continent ahistorique

4 –  Robert Filliou, Benedicte Maselli,  “ benedictemassalli.fr, category, actualités” 2020

5 –  Gustav Mahler (Artiste compositeur et chef d’orchestre) “la tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu”.